Wednesday, January 18, 2006

Indian Psycho

Même si je vise mal, mon AKS-74U, une Kalachnikov à canon court et crosse en acier repliable, fait des merveilles. Dans les chargeurs, j’ai placé des balles chemisées, en alternance avec des balles traçantes. Mais cela se révèle inutile: dans le bâtiment du Motor Licensing Office de Delhi, les salles d’attente sont de toute façon trop petites pour que la balle traçante puisse être d’un quelconque utilité. Les balles chemisées ne servent pas à grand chose non plus: la puissance d’un fusil d’assaut de ce calibre, du 5.45 moderne, et utilisé presque à bout portant, aurait largement suffit. Il y aurait eu des hygiaphones en plexiglas blindé, les balles chemisées auraient été vraiment utiles ; mais là, les blindages les plus épais sont les gilets en laine beige ou marron des fonctionnaires moustachus qui se foutaient tout à l’heure de ma gueule en considérant ma carte d’identité indienne non valide parce que je suis blanc.

Je ne sais pas où se sont réfugiés les autres fonctionnaires. Au fond de la salle, il y a un petit préfabriqué immonde, semblable à l'un de ceux du bâtiment du Motor Licensing Authority, dans lequel j’ai balancé une grenade après que s'y soient enfermés des officiers terrorisés, qui, vendredi dernier, après avoir examiné avec incrédulité le formulaire rempli d’application à l’enregistrement d’un véhicule non-diplomatique personnel délivré par le ministère indien des Affaires Etrangères, avaient fini par m’envoyer dans un troisième autre bureau de Delhi. C’était assez marrant, le préfabriqué s’est ouvert exactement comme un cadeau d’anniversaire géant, seules les jointures avaient lâché et chaque panneau en polyéthylène gris était resté presque intact, projeté dans quatre directions différentes.

J’attends un peu entre le moment où je dégoupille ma grenade et où je la lance dans le préfabriqué : on ne sait jamais, un petit malin, dont le métier est d’improviser de nouvelles règles administratives, pourrait trouver le temps de la balancer autre part. Je cours me planquer au premier étage. En montant, je croise un inspecteur anti-corruption corrompu affolé qui descend en courant, il ne me remarque même pas. Je me retourne, l’aligne depuis le palier d’au-dessus, et lui colle une balle dans la tête en plein vol, alors que je visais son dos - j’ai encore du mal avec le recul. Presque au même moment, ma grenade retentit et du plâtre me tombe sur la gueule. Je n’aurais pas tiré, le bonhomme aurait probablement été soufflé par la déflagration au rez-de-chaussée, et j’aurais économisé une balle. Quel con. Ca me fait penser au fait qu’il faudra aussi que je m’occupe de l’inspecteur de l’inspection anti-corruption, corrompu, du Motor Licensing Office.
Je reviens au rez-de-chaussée, cette fois, le préfabriqué s’est complètement brisé en de multiples morceaux. Peut-être les jointures étaient-elles mieux fixées. C’est moins marrant, mais en tout cas, j’avais raison, ils étaient à l’intérieur : sous le plâtre, je devine au moins 8 cadavres mutilés, probablement les caissiers. Ces grenades suédoises sont assez formidables, elles sont entièrement fabriquées dans un matériau composite biodégradable, mais leurs fragments, en forme classique de quadrilatères, sont largement aussi meurtriers que s’ils étaient en métal. A terme, elles devraient être rendues obligatoires par le protocole de Kyoto.

Je reviens vers le bureau près de l’escalier, celui du gros monsieur dégueulasse qui s’était initialement présenté à moi comme étant l’officier général. Son corps n’a pas bougé depuis tout à l’heure. J’ai posé ma Kalach et sorti mon gros couteau de plongée Beuchat tout neuf, mais je ne sais pas trop par où commencer : c’est tout de même la première fois que j’enfonce un couteau dans un corps. J’opte finalement pour la carotide qui me fera un beau collier ou truc à suspendre au rétroviseur intérieur de mon Ambassador, laquelle roulera fatalement sans plaques diplomatiques, puisque la Motor Licensing Authority de même que le Motor Licensing Office de Delhi ne sont vraisemblablement plus opérationnels pour quelques temps. Des gargouillis de sang se font entendre : son cœur bat toujours ! Le cou est étonnamment tendre et il est facile de repérer la carotide, ce dont j’avais initialement un peu peur à cause de ma faible connaissance en anatomie. Par contre, cette grosse veine est toute élastique et difficile à couper. En m’attaquant aux chairs tout autour jusqu’au torse, j’essaie de récupérer le maximum de longueur, malheureusement, les os gênent et je ne réussi à extraire que quelques centimètres de carotide. Le bruit est particulièrement dégueulasse : rien à voir avec la voix du type, qui, il y a encore dix minutes, m’affirmait que je devais retrouver l’ancien propriétaire de ma voiture pour qu’il effectue un test de conformité de l’engin, ceci pour pouvoir détruire l’ancienne carte grise qui n’est pas à mon nom, puisque c’est l’ancienne carte grise.
Je mets pour l’instant son morceau de carotide dans ma poche intérieure, avec les quelques dents de l’officier de renseignement qui faisait semblant de ne pas parler anglais avec moi.
Le gargouilli sanginolant continue, ça m'éxaspère. Dans son cou déchiqueté, je lui fourre les trois certificats C-28, C-29 et C-30 de cession d’un véhicule, et sans sa gueule béante, je mets une grosse boulette de papier constituée des 8 feuillets originaux de l’application à l’enregistrement d’un véhicule non-diplomatique personnel délivré par le ministère des Affaires Etrangères indien. Ca étouffe quelque peu le bruit. Comme je trouve ça joli et que son corps possède de multiples plaies très étendues - à croire que j’ai utilisé des balles creuses, je fourre successivement dans chaque blessure une photocopie de l’ancienne assurance, de la nouvelle assurance, de la lettre de recommandation de l’ambassade, de l’examen médical, de mon permis de conduire international, français, américain et indien, de mon passeport de service, de mon visa, de ma carte d’identité indienne, du formulaire d’exemption de taxe dactylographié, du test de pollution du semestre dernier et de celle du semestre en cours.

13 Comments:

Anonymous Pat le Maniak said...

Y'avait pas trop de sang sur ton costard Kenneth Cole après ? Dis-moi que tu n'as pas oublié de mettre ton superbe K-Way de chez Paul Smith!

18 January, 2006 04:15  
Anonymous Alfred Montbank said...

Bateman, ton esprit inspire toujours les jouvenceaux en mal de sang !!

18 January, 2006 04:39  
Blogger Adrien said...

Non, j'ai foutu en l'air ma chemise sur mesure "Raymond" en lin, achetée 8 euros.

D'autre part, le jouvenenceau t'emmerde, il est pubère, il a de la barbe !!

18 January, 2006 04:50  
Anonymous madsnail said...

Votre mission, si vous l'accepter, consistera à vous rendre au Foreign Registration Office de Gurgaon et mener une opération similaire. Le bureau est situé au troisième étage.
Optional quest: récupérer l'argent du moustachu corrompu avant de l'avoir explosé à la grenade.

Putain on a pas des vies faciles...

18 January, 2006 05:24  
Blogger Adrien said...

Alex appelle ça une "Administration Quest".

Je ne saurais pas comment appeller ça, en Inde : Max Payne ?

18 January, 2006 05:43  
Anonymous Alx said...

non, je dirais plutôt: "Sir Youssham".
Sinon, j'ai une question... Comment faire pour toucher les intouchables?

18 January, 2006 09:56  
Blogger Adrien said...

Bah, facile, t'es intouchable !

18 January, 2006 11:15  
Anonymous z/duke said...

Je m'attendais à lire du Gonzo journalism et voilà que je lis la suite d'American Psycho. Vraiment ta plume est étonnante et lire ce post en sirotant mon café m'a rendu tout chose. J'ai même passé quelques lignes pour épargner mon estomac fragile d'une telle sauvagerie.

18 January, 2006 18:43  
Anonymous ga said...

j'ai terminé Glamourama de Bret Eston Ellis hier avant de me coucher, alors au réveil ça me maintient dans l'ambiance.

18 January, 2006 23:29  
Anonymous Alfred Montbank said...

Une barbe une barbe certes, mais quid des filaments d'amiante tombés du plafond de l'ambassade qui s'entremêlent gracieusement aux appendices pileux ?...La solution: coupage et coulage avec notre tas de ferraille national.

19 January, 2006 00:29  
Anonymous zbeb said...

C'est marrant comme les gens associent le sang à Bret Eston Ellis...

Bret c'est les putes qu'il saigne.

Brian Carpenter c'est les fonctionnaires et les Pat. Bateman qu'il saigne.

Vivement le prochain bouquin de Brian!!!!

19 January, 2006 01:58  
Blogger Adrien said...

C'est si encourageant tout ça, je vais finir par saigner une teupu népalaise pour faire plaisir aux fidèles lecteurs de Moustacheland...

19 January, 2006 02:42  
Anonymous Alex S said...

Si elle est bonne, oublie pas les photos (contrastées).

19 January, 2006 07:00  

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