4h45 du matin. Gun se lève et allume la lumière de la chambre. Il prend sa douche, et entreprend de nous lever. Nous nous préparons, puis discutons de l’argent que nous lui donnerons puisqu'il retourne aujourd’hui à Katmandou. Gun estime que, quoiqu’il arrive, nous sommes avant tout des amis – il souhaite nous inviter à Katmandou et nous présenter sa femme et ses filles. Se taper un dhalbat de plus après notre retour à Katmandou, cela ne nous réjouit pas. Nous donnons à Gun 2000 roupies (25 euros) pour son retour à Katmandou, il a l’air très satisfait.
Après de brèves salutations à Ishwari Bhandari qui sera notre guide aujourd’hui, nous montons dans une jeep bondée et prenons place parmi les 5 personnes,de la banquette avant, à côté d’une népalaise qui doit caser le levier de vitesses entre ses jambes. Elle me repousse la cuisse lorsque je m’installe. Elle a l’air contrariée, peut-être moins par son inconfort que par sa position équivoque.
Bloquée par un tracteur croulant sur la route principale en terre, la jeep ne peut sortir du village. Sur la remorque du tracteur, deux ouvriers s’affairent à charger quelque marchandise moisie. Le chauffeur de la jeep se met alors à klaxonner sans discontinuer pendant de longues minutes, mais aucun des ouvriers ne se retourne. Les deux véhicules sont pratiquement les seuls du village, qui est accessoirement la capitale du district.
Il n’est décidé de faire marche arrière qu’au bout de longues minutes, mais le chauffeur ne peut enclencher la vitesse entre les jambes de la jeune fille. A chaque tentative, il lui effleure l’entrejambe. Visiblement gênée, la fille réajuste compulsivement son sari.
Enfi, après une tentative ratée pour passer sur la gauche du tracteur où il n’y a qu’un profond caniveau en béton, le tracteur finit par se mouvoir et notre jeep peut partir sur les routes défoncées. Bien entendu, au bout de dix minutes de trajet, on stoppe à Bagdula. Nous y faisons nos adieux à Gun, pendant qu’un cuisinier malaxe une mixture pour le déjeuner dans une échoppe noirâtre. On patiente en attendant le redémarrage de la jeep sur le rebord d’une autre échoppe qui vend une dizaine de Bollywood pirates en VCD.
La jeep finit par rembarquer tout le monde une demi-heure plus tard, puis, au bout d’une dizaine de minutes de route, dépose la fille dans son village. Elle est échangée avec un moustachu afin de remplir à nouveau la banquette avant de ses quatre passagers, en sus du conducteur.
On arrive à Maachchhi au bout d’une heure trente d’arrêts. Le trajet s’annonçait comme plus calme et plus sûr que nos trajets précédents en bus, mais la piste, à flanc de colline et au dessus des rizières tout de son long, donnait en permanence l’impression que la jeep va verser dans le ravin. Nous fûmes notamment les passagers d’une course-poursuite un brin angoissante, klaxon enfoncé continûment, avec une jeep similaire qui penchait très fortement du côté de la vallée, mais dont la demi-douzaine de personnes sur son toit ne semblait pas s’en soucier. Notre chauffeur put finalement la doubler dans une gracieuse petite glissade dans la boue, la roue arrière gauche dans le vide.
Le village de Machchhi, d’où est originaire Mohan Bikram Singh, est bien loti grâce aux investissements de son célèbre ressortissant : il comporte notamment un bureau Western Union tenu par l’un de ses frères. C’est à côté du Western Union que nous tenons notre première conversation silencieuse - il faudra s’y habituer, celle-ci durera dans les trente minutes. On nous emmène finalement là où nous logerons pendant de nombreuses nuits : c’est une pièce de passage de la maison de Mohan Bikram Singh, une maison de notable comportant même une petite télé. Dans ce salon rustique, Ishwari Bhandari entame une conversation inepte, puis politique, bientôt rejoint par Rana Bahadur Khadka, notre futur guide. Viennent ensuite les questions qui deviendront bientôt habituelles : quel type de nourriture nous mangeons en France ? Existe-t-il des vaches, des éléphants ? Utilise-t-on le dollar en France ? D’abord Surpris par nos réponses, ils nous avertissent ensuite : bien entendu, la plupart des villageois pensent et penseront que nous sommes américains.
On nous apporte le déjeuner. Toute la clique reste assise face à nous, silencieusement, à nous regarder manger notre dhalbat. Le dhalbat, c’est le seul plat qui existe dans la région, c’est censé être composé de riz et de lentilles en sauce. Mais au Népal, pour une raison obscure – peut-être à cause de la pauvreté des terres, il n’y a pratiquement pas de lentilles dans la sauce. Le dhalbat n’est généralement qu’une plâtrée de riz épais sur laquelle on verse une sauce aqueuse verdâtre. Parfois, une unique lentille atrophiée barbote dans la sauce : c’est un « pack Acuvue ». L’idée nous fait hurler de rire, ce qui vexe très visiblement la brochette de personnes en présence. Perspicace, Rana Bahadure Khadka nous demande à la fin de notre déjeuner si l’on se moquait de la nourriture. Protestations éhontées de notre part.
On remplit notre première gourde de Micropure et en expliquons le principe à nos hôtes. Nous passons évidemment pour des tafioles. Les trois heures suivantes se passent alors que nous nous regardons en chiens de faience, alors que l’on a dormi très peu depuis 3 jours. Je prends l’initiative de passer pour l’enculé et leur dis que l’on a envie de dormir. De façon surprenante, ils quittent immédiatement la pièce. « A demain » disent-ils ; il est midi. Nous nous endormons une heure et demi, je finis Régis Jauffret, le livre me procure une sensation de malaise intense.
Nous décidons de partir se balader dans la vallée. Il s’agit d’éviter les enfants qui nous poursuivent en changeant de trajectoire entre les rizières. Nous les perdons avec succès, mais nous n’arrivons pas à éviter un fermier qui nous installe et nous tchatche en népali pendant un quart d’heure. On ne comprend strictement rien, mais acquiesçons « aaan ». Grâce à quelques bribes de népali bien placées, Benoît parvient à créer l’illusion que nous sommes bilingues.
Pour trouver enfin un peu d’isolement, nous nous retranchons sur un rocher au milieu de la rivière et discutons pour passer le temps. Les sujets de discussion apparaissent infinis, c’est enthousiasmant pour la suite : nous savons que cela sera utile. En deux heures et demie, nous parvenons à évoquer : l’imposture dans la vie, nos succès intestinaux du jour, les chattes népalaises, la supériorité occidentale, la misanthropie à l’égard des gosses.
Nous rentrons enfin au village et en profitons pour acheter des cahiers. La « papeterie » est tenue par deux jolies népalaises terrorisées par ces deux blancs peu vertueux qui sourient en demandant des cahiers. Tous orifices serrés, elles ne rendent aucun sourire.
Nos trois cahiers fraîchement achetés sont « made in Nepal », « a tradition in quality », ils sont reliés par des agrafes rouillées loin de la pliure, leur forme est celle d’un parallélépipède. Leur qualité globale nous fascine : nous y voyons le symbole d’un pays incroyablement pauvre. C’est la première fois que je contemple un produit fabriqué au Népal, où l’activité industrielle est quasi-nulle.
Rentrés à la « maison », on nous apporte notre dhalbat. Nos estomacs occidentaux, habitués à de petites quantités riches en nutriments, sont incapables d’ingurgiter autant de riz gorgé d’eau. Trois jeunes gens inconnus rentrent subitement dans notre « chambre » pendant le repas et s’installent pour nous regarder manger silencieusement, avant d’être rejoints par notre hôte (le frère de Mohan) et sa femme. Nous sommes deux blancs en train de manger observés scrupuleusement par cinq népalais confortablement installés – c’est le zoo. Je termine mon repas en premier et me retourne pour leur parler. Il s’avère que les jeunes mecs sont des profs de l’école du village - des intellectuels locaux en somme - venus nous poser des questions sur la France. Que mange-t-on ? Quel travail font les gens ? Comment fonctionne le système scolaire français ? Que produit-on ? Quelle langue parle-t-on ? Cela dure bien une heure.
Nous nous couchons péniblement, il a fallu user de stratagèmes pour chasser la femme et les gosses qui squattent notre « chambre » pour mater la TV trois couleurs. La nuit est difficile, il fait très chaud et les moustiques s’en donnent à cœur joie.
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