On se lève tardivement, vers 7h30. La jeune fille de la maison, belle-fille du propriétaire, que nous appelons affectueusement « la salope » puisqu’elle est la seule jeune femme de la région à oser nous regarder dans les yeux et nous adresser la parole, me propose tout de suite d’aller me laver le visage à la rivière. Je rapporte la proposition à Benoît, nous en concluons que l’on a bien avancé notre effort de drague.
On se rend à la rivière sans la salope, et choisissons la première fontaine pour nous laver. Nous constatons notre erreur à la fin de notre toilette : ce n’est pas la douche mais le lavabo. Les villageois s’y lavent les dents, une deuxième fontaine, un peu plus loin, sert de douche.
Puis passe notre guide Rana Bahadur Khadka qui tente de nous apprendre quelques mots de népalais, suivi par le mari de la salope, vendeur de matériel informatique à Katmandou, gentil mais peu loquace.
C’est notre septième dhalbat depuis notre arrivée : le repas est l’occasion de compter le nombre de dhalbats restants : 35. Le chiffre est effrayant. La salope, qui décidément est bien jolie, revient comme à son habitude nous demander si l’on souhaite autre chose et nous prier de ne pas nous sentir gênés à demander quoi que ce soit. Ce n’est pas les idées de réponses salaces qui nous manquent.
C’est aussi une journée caca : il semblerait que nous ayons bouché les chiottes du village réservés aux invités de marque. Il faut dire que nous sommes les premiers à y utiliser du PQ. Nous sommes maintenant contraints d’utiliser les chiottes publiques, où, aujourd’hui, nous avons tous les deux posé des bouses tels des vaches.
Comme prévu, Rana Bahadur Khadka nous emmène à l’école du village qu’il dirige. On passe devant un bâtiment éventré et graffité par les maobadis, ce fut la mairie de Machchhi.
L’école de Machchhi, juste en hauteur du village, nous reçoit en grande pompe. On serre les mains de tous les profs comme des présidents en campagne, tous sont très honorés et extrêmement zélés. Lorsque l’on traverse la cour pleine d’élèves, le temps s’arrête, tout le monde se fige pour nous mater. La visite de deux blancs est un évènement majeur.
Le petit comité des profs qui nous reçoivent exige que l’on intervienne auprès des élèves. On est alors conduits dans une salle de classe où il semble que l’on ait rassemblé la totalité des élèves de l’école, soit une centaine, et où l’ont doit répondre aux questions des enfants : la situation du communisme en France, le nombre de partis politiques, Napoléon Bonaparte, nos opinions politiques… Nos réponses demandent beaucoup de diplomatie pour ne vexer personne. Le prof d’anglais le plus zélé, qui nous traite comme de très hautes personnalités, se charge de traduire nos réponses. Les questions des élèves sont bien entendues soufflées par les profs. Je prends quelques photos de la scène tandis que Benoît se charge de répondre à la majorité des questions. Et lorsque c’est à notre tour de poser des questions à la classe, ce sont bien entendu les profs qui se consultent pour nous répondre. Les élèves n’ont droit à aucune initiative ni opinion personnelle.
Après cette session parlementaire, on est réuni avec l’ensemble de l’équipe enseignante pour une séance similaire auprès des adultes. Sur une quinzaine de profs présents, seulement trois sont des femmes, et elles ne sortiront pas un mot de la séance.
Benoît commence par poser de nombreuses questions sur les opinions politiques de profs, leur action, mais il s’avère que ceux-ci ne sont pas tous des gauchistes, et l’ambiance se tend visiblement. Dans le tas, il y aurait des ultraconservateurs (RPP, nationalistes hindous en faveur de la monarchie), ennemis des révolutionnaires. Nous parvenons à la détendre un peu en souriant et en invoquant la neutralité de notre point de vue… Benoît se renseigne aussi sur la situation des femmes, ce sont les hommes qui répondent brièvement à la question : la situation des femmes ne pose pas de problème !
La séance se retourne très vite en session de questions sur la France, la politique française, nos opinions politique, le système éducatif et même notre mode de vie. L’équipe semble fascinée par nos réponses, bien qu’à nouveau il s’agisse d’être très diplomate sur les questions politiques et même morales. Nous sommes encore une fois, pour l’occasion, des « leftists », ce qui reste suffisamment vague pour nous arranger. Comme à chaque fois, nous prenons un malin plaisir à donner le prix de nos loyers parisiens en roupies népalaises, car la plupart du temps, ils n’ont connaissance que des hauts revenus en occident et ont une idée complètement farfelue du pouvoir d’achat des blancs. Pas étonnant qu’ensuite, ils rêvent d’émigrer… Nous constatons à vrai dire un grand nombre de choses étonnantes : que ces maoïstes ne connaissent absolument rien au socialisme, à quel point ils méconnaissent l’occident, que le compromis politique est l’apanage des systèmes politiques matures uniquement, que leurs approches politiques, bien qu’intelligentes et idéalistes, manquent cruellement d’informations sur l’extérieur…
Je décide enfin de m’octroyer un petit plaisir en évoquant la situation des femmes en France et quelques sujets moraux comme le divorce ou la religion. Je m’autodéclare pour commencer fils de divorcés, ce qui ne manque pas de les intriguer. Nous plaçons, avec un air blasé, qu’en France, les femmes héritent des biens comme les hommes. Je surveille du coin de l’œil les réactions des trois femmes – elles gloussent, tandis que nos propos soulèvent très nettement de nombreuses discussions animées dans la salle. Je jubile. Benoît me glisse judicieusement que les meufs mouillent probablement leur chatte et que nous nous ferons très probablement sucer la bite dès ce soir.
Nous avons l’impression globale d’être des colons blancs apportant le savoir. En sortant enfin de ces deux heures de discussions, nous sommes de bonne humeur et notre égo en sort grandi. Pour une fois, nos différences ne nous humilient pas. L’équipe nous adore, l’opération est un succès total. Dorénavant, nous avons l’impression que nous serons des dieux au village. Pour la suite de la journée, ce fut effectivement le cas.
Nous descendons en procession officielle de l’école vers le village. Les adieux sont incroyablement enthousiastes et zélés. Nous ressassons nos propos avec Benoît afin de savoir si l’on a été trop loin. Concernant les femmes, il est pour nous clair qu’un certain nombre d’entre elles pourraient très bien ne pas avoir apprécié nos vues occidentales : ce sont souvent les femmes qui participent le plus à la conservation de valeurs réactionnaires, voire misogynes, en élevant leurs enfants. Mais lors d’un thé avec les vieux intellos du village, on remarque à quel point l’ambiance générale s’est détendue. Le « proviseur » de l’école, qui porte un torchon sur sa tête rasée, est sympathique et intelligent. Lors de notre redescente vers le village, nous acquérons la certitude que c’est la « taupe » réactionnaire RPP. D’abord, son torchon sur la tête est un symbole de veuvage qu’il doit porter un an selon la tradition religieuse hindoue, nous explique-t-il. Ensuite, en désignant un paysan en train de labourer avec un socle en bois, il nous prend à parti pour se plaindre que les paysans sont utilisés à des fins politiques, faisant référence aux maoïstes. Enfin, lors du thé, il reste en dehors de l’échoppe : c’est un brahmane et nous, blancs, sommes des hors-castes.
Le neveu de MBS, l’informaticien de Katmandou, nous apprend une fois à la « maison », qu’il y a Internet et l’ISD au village, au bureau Western Union situé à 15 mètres de la maison. Encore une initiative de la progressiste famille de MBS. On s’y rend immédiatement, mais il n’y a pas d’électricité. Lorsque celle-ci reviendra, nous parviendrons à envoyer un e-mail en une heure trente de connexion satellitaire… pendant que l’informaticien donne un gigantesque coup de pied sonore au chien qui dormait devant le bureau. Celui-ci pousse un glapissement terrible et fuit en boitant. Nous rigolons comme Beavis et Butthead.
Nous entamons une discussion devant le Western Union avec le prof d’anglais qui était passé à la maison la veille au soir. Les questions sont à peu près les mêmes et ça commence nettement à devenir lassant. On prend notre pied à expliquer que la moitié de nos compatriotes ne croient pas en dieu. Les réactions sont incrédules… Et lorsqu’il désire connaître la proportion d’hindous en France, Benoît se lâche : 0,1%. Tout le monde prend le chiffre tel quel, et Benoît arbore un petit sourire satisfait…
Le prof d’anglais conseille à Benoît de rendre visite à un autre intello du village que nous n’avons pas encore rencontré. Carnet à la main pour noter le nom, on se sent dans un jeu de rôle à la Morrowind, d’autant que la map, limitée pour l’instant à Machchhi, a une taille très vidéoludique. Nous la jouons fine pour faire augmenter la jauge sympathie vis-à-vis du NPC, nous choisissons les phrases et réponses toutes faites pour finalement obtenir un contact que l’on note dans le carnet. L’échoppe du contact s’affiche alors sur la carte du village, elle est à 30 mètres. En nous y rendant, il s’avère que c’est l’auteur d’une biographie de MBS que Benoît possède.
Un dhalbhat de plus et une nouvelle bouse dans le noir des chiottes publics éclairée par une LED sur le front, nous nous pieutons. Il est prévu d’aller à Bangemarot, un village voisin situé à une heure de marche théorique, le lendemain.
On se rend à la rivière sans la salope, et choisissons la première fontaine pour nous laver. Nous constatons notre erreur à la fin de notre toilette : ce n’est pas la douche mais le lavabo. Les villageois s’y lavent les dents, une deuxième fontaine, un peu plus loin, sert de douche.
Puis passe notre guide Rana Bahadur Khadka qui tente de nous apprendre quelques mots de népalais, suivi par le mari de la salope, vendeur de matériel informatique à Katmandou, gentil mais peu loquace.
C’est notre septième dhalbat depuis notre arrivée : le repas est l’occasion de compter le nombre de dhalbats restants : 35. Le chiffre est effrayant. La salope, qui décidément est bien jolie, revient comme à son habitude nous demander si l’on souhaite autre chose et nous prier de ne pas nous sentir gênés à demander quoi que ce soit. Ce n’est pas les idées de réponses salaces qui nous manquent.
C’est aussi une journée caca : il semblerait que nous ayons bouché les chiottes du village réservés aux invités de marque. Il faut dire que nous sommes les premiers à y utiliser du PQ. Nous sommes maintenant contraints d’utiliser les chiottes publiques, où, aujourd’hui, nous avons tous les deux posé des bouses tels des vaches.
Comme prévu, Rana Bahadur Khadka nous emmène à l’école du village qu’il dirige. On passe devant un bâtiment éventré et graffité par les maobadis, ce fut la mairie de Machchhi.
L’école de Machchhi, juste en hauteur du village, nous reçoit en grande pompe. On serre les mains de tous les profs comme des présidents en campagne, tous sont très honorés et extrêmement zélés. Lorsque l’on traverse la cour pleine d’élèves, le temps s’arrête, tout le monde se fige pour nous mater. La visite de deux blancs est un évènement majeur.
Le petit comité des profs qui nous reçoivent exige que l’on intervienne auprès des élèves. On est alors conduits dans une salle de classe où il semble que l’on ait rassemblé la totalité des élèves de l’école, soit une centaine, et où l’ont doit répondre aux questions des enfants : la situation du communisme en France, le nombre de partis politiques, Napoléon Bonaparte, nos opinions politiques… Nos réponses demandent beaucoup de diplomatie pour ne vexer personne. Le prof d’anglais le plus zélé, qui nous traite comme de très hautes personnalités, se charge de traduire nos réponses. Les questions des élèves sont bien entendues soufflées par les profs. Je prends quelques photos de la scène tandis que Benoît se charge de répondre à la majorité des questions. Et lorsque c’est à notre tour de poser des questions à la classe, ce sont bien entendu les profs qui se consultent pour nous répondre. Les élèves n’ont droit à aucune initiative ni opinion personnelle.
Après cette session parlementaire, on est réuni avec l’ensemble de l’équipe enseignante pour une séance similaire auprès des adultes. Sur une quinzaine de profs présents, seulement trois sont des femmes, et elles ne sortiront pas un mot de la séance.
Benoît commence par poser de nombreuses questions sur les opinions politiques de profs, leur action, mais il s’avère que ceux-ci ne sont pas tous des gauchistes, et l’ambiance se tend visiblement. Dans le tas, il y aurait des ultraconservateurs (RPP, nationalistes hindous en faveur de la monarchie), ennemis des révolutionnaires. Nous parvenons à la détendre un peu en souriant et en invoquant la neutralité de notre point de vue… Benoît se renseigne aussi sur la situation des femmes, ce sont les hommes qui répondent brièvement à la question : la situation des femmes ne pose pas de problème !
La séance se retourne très vite en session de questions sur la France, la politique française, nos opinions politique, le système éducatif et même notre mode de vie. L’équipe semble fascinée par nos réponses, bien qu’à nouveau il s’agisse d’être très diplomate sur les questions politiques et même morales. Nous sommes encore une fois, pour l’occasion, des « leftists », ce qui reste suffisamment vague pour nous arranger. Comme à chaque fois, nous prenons un malin plaisir à donner le prix de nos loyers parisiens en roupies népalaises, car la plupart du temps, ils n’ont connaissance que des hauts revenus en occident et ont une idée complètement farfelue du pouvoir d’achat des blancs. Pas étonnant qu’ensuite, ils rêvent d’émigrer… Nous constatons à vrai dire un grand nombre de choses étonnantes : que ces maoïstes ne connaissent absolument rien au socialisme, à quel point ils méconnaissent l’occident, que le compromis politique est l’apanage des systèmes politiques matures uniquement, que leurs approches politiques, bien qu’intelligentes et idéalistes, manquent cruellement d’informations sur l’extérieur…
Je décide enfin de m’octroyer un petit plaisir en évoquant la situation des femmes en France et quelques sujets moraux comme le divorce ou la religion. Je m’autodéclare pour commencer fils de divorcés, ce qui ne manque pas de les intriguer. Nous plaçons, avec un air blasé, qu’en France, les femmes héritent des biens comme les hommes. Je surveille du coin de l’œil les réactions des trois femmes – elles gloussent, tandis que nos propos soulèvent très nettement de nombreuses discussions animées dans la salle. Je jubile. Benoît me glisse judicieusement que les meufs mouillent probablement leur chatte et que nous nous ferons très probablement sucer la bite dès ce soir.
Nous avons l’impression globale d’être des colons blancs apportant le savoir. En sortant enfin de ces deux heures de discussions, nous sommes de bonne humeur et notre égo en sort grandi. Pour une fois, nos différences ne nous humilient pas. L’équipe nous adore, l’opération est un succès total. Dorénavant, nous avons l’impression que nous serons des dieux au village. Pour la suite de la journée, ce fut effectivement le cas.
Nous descendons en procession officielle de l’école vers le village. Les adieux sont incroyablement enthousiastes et zélés. Nous ressassons nos propos avec Benoît afin de savoir si l’on a été trop loin. Concernant les femmes, il est pour nous clair qu’un certain nombre d’entre elles pourraient très bien ne pas avoir apprécié nos vues occidentales : ce sont souvent les femmes qui participent le plus à la conservation de valeurs réactionnaires, voire misogynes, en élevant leurs enfants. Mais lors d’un thé avec les vieux intellos du village, on remarque à quel point l’ambiance générale s’est détendue. Le « proviseur » de l’école, qui porte un torchon sur sa tête rasée, est sympathique et intelligent. Lors de notre redescente vers le village, nous acquérons la certitude que c’est la « taupe » réactionnaire RPP. D’abord, son torchon sur la tête est un symbole de veuvage qu’il doit porter un an selon la tradition religieuse hindoue, nous explique-t-il. Ensuite, en désignant un paysan en train de labourer avec un socle en bois, il nous prend à parti pour se plaindre que les paysans sont utilisés à des fins politiques, faisant référence aux maoïstes. Enfin, lors du thé, il reste en dehors de l’échoppe : c’est un brahmane et nous, blancs, sommes des hors-castes.
Le neveu de MBS, l’informaticien de Katmandou, nous apprend une fois à la « maison », qu’il y a Internet et l’ISD au village, au bureau Western Union situé à 15 mètres de la maison. Encore une initiative de la progressiste famille de MBS. On s’y rend immédiatement, mais il n’y a pas d’électricité. Lorsque celle-ci reviendra, nous parviendrons à envoyer un e-mail en une heure trente de connexion satellitaire… pendant que l’informaticien donne un gigantesque coup de pied sonore au chien qui dormait devant le bureau. Celui-ci pousse un glapissement terrible et fuit en boitant. Nous rigolons comme Beavis et Butthead.
Nous entamons une discussion devant le Western Union avec le prof d’anglais qui était passé à la maison la veille au soir. Les questions sont à peu près les mêmes et ça commence nettement à devenir lassant. On prend notre pied à expliquer que la moitié de nos compatriotes ne croient pas en dieu. Les réactions sont incrédules… Et lorsqu’il désire connaître la proportion d’hindous en France, Benoît se lâche : 0,1%. Tout le monde prend le chiffre tel quel, et Benoît arbore un petit sourire satisfait…
Le prof d’anglais conseille à Benoît de rendre visite à un autre intello du village que nous n’avons pas encore rencontré. Carnet à la main pour noter le nom, on se sent dans un jeu de rôle à la Morrowind, d’autant que la map, limitée pour l’instant à Machchhi, a une taille très vidéoludique. Nous la jouons fine pour faire augmenter la jauge sympathie vis-à-vis du NPC, nous choisissons les phrases et réponses toutes faites pour finalement obtenir un contact que l’on note dans le carnet. L’échoppe du contact s’affiche alors sur la carte du village, elle est à 30 mètres. En nous y rendant, il s’avère que c’est l’auteur d’une biographie de MBS que Benoît possède.
Un dhalbhat de plus et une nouvelle bouse dans le noir des chiottes publics éclairée par une LED sur le front, nous nous pieutons. Il est prévu d’aller à Bangemarot, un village voisin situé à une heure de marche théorique, le lendemain.
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