samedi 19 mai 2007


Nous sommes tirés du lit à 7h20 par Rana Bahadur ; le « colonel », comme nous l’appellerons désormais en hommage à son implacable autorité, estime que nous devons nous grouiller. Nous sommes vénères, nous avions convenu d’un 8 heures, la veille.

Nous partons, pratiquement sur le champ pour Bangemarot, en laissant quelques unes de nos affaires à Maachchhi. Mais, à l’instar des bus, Rana Bahadur s’arrête toutes les dix minutes pour taper la discute à un bouseux quelconque. C’est assez exaspérant, ça casse notre rythme de marche dès qu’on en adopte un.

Après deux bonnes heures de marche environ, on arrive finalement à Bangemarot, joli petit hameau plutôt propret dans un endroit très vallonné, à flanc de coteau. On passe devant une maison à l’architecture étrange, construite dans les années 30, étonnamment solide et belle pour le coin, qui s’avère être l’une des maisons historique de la famille Bikram Singh et appartenant aujourd’hui à l’un des huit frères de MBS.

C’est encore chez un autre frère de MBS que nous logerons ce soir. Sa maison est très bien tenue, elle a presque du charme. Elle est entourée d’arbres fruitiers, de fleurs, d’un petit bassin à poissons et, oh surprise, est pourvue de chiottes à l’extérieur, très propres, qui disposent d’une ampoule électrique et d’un robinet d’eau pour remplir le seau. Notre hôte possède trois vaches et quelques ares de terre. C’est un type visiblement malin et bienveillant, qui s’est astucieusement construit son confort.

Sont présents notre hôte, notre guide, ainsi qu’un intello Masal du hameau. On discute, déjeune, puis l’on est envoyés se reposer dans la chambre de notre hôte, à l’étage. La décoration de la chambre est étonnamment travaillée – outre les affiches délavées de chiots et de paysages normopathes américains qui font penser à des fonds d’écran Windows, il y a de petits papillons en plastique accrochés au plafond.

La sieste effectuée, Benoît effectue une interview lors de laquelle je constate pour la première fois à quel point les Masals sont des idéalistes pacifiques et incultes, bien plus proches des communistes et du parti du Congrès que les maobadis au comportement violent. Pendant la guerre, les masals locaux ont lutté contre la violence des maoïstes aux côtés des communistes et congressistes. Nos amis nous racontent ainsi plusieurs histoires de guerre contre les maobadis, assez impressionnantes.

Nous partons pour le « market » de Bangemarot, c'est-à-dire le centre du hameau, dans la vallée, pourvu de quelques échoppes. Le trajet durera à nouveau plus longtemps que prévu, presque une heure, et vaudra à l’un de nos guides une sangsue sur son pied.

Notre arrivée au « market » est un évènement. Notre équipe masal nous fait visiter une école explosée par la guerre et une piste en train d’être construite. Mais on doit surtout se farcir un repas de noodles attablé en face d’une sacoche : le mec est raide mort et particulièrement pénible à notre égard. Curieusement, l’un de nos guides se sent extrêmement gêné, mais feint d’ignorer totalement l’incident. Comme en Inde, il s’agit de montrer son pays sous son meilleur jour. Il intervient gentiment, mais sans aucune efficacité, afin que l’on ne s’attarde pas près du pochtron.

Lors du retour, nous avons été suivis par une vingtaine de gamins qui se mettent à espionner tous nos faits et gestes dans la maison de Shankar Bikram Singh. Nous ne sommes pas enchantés, d’autant qu’on s’organise pour prendre notre douche, c'est-à-dire se foutre pratiquement nus et se verser de petits lampées d’eau froide à l’aide d’un godet. Mais c’est l’occasion pour de multiples blagues salaces en français concernant les adolescentes – vont-elles persister à nous regarder nous doucher ?

Une fois notre douche prise, et surtout après s’être justifiés sur le fait que nous prenons notre douche le soir, ce qui ne lasse pas d’étonner, Rana Bahadur me prend à parti pour me confier que l’une des filles, probablement vieille de 14 ans, n’ose pas venir me parler par timidité. Tandis que Benoît se déclare toujours marié pour éviter le sujet, j’avais dit plus tôt au colonel que j’étais célibataire ; et lorsqu’il m’avait proposé de me marier à une népalaise, j’avais répondu pourquoi pas. Mais ce qui était au départ une petite blague répétitive entre nous, pensait-on, s’avère donc un peu plus sérieux que prévu. Finalement, la gamine à la chatte imberbe n’osera même pas venir me parler tandis que la bande de gosses curieux finira par partir la nuit tombée.

Nous restons à discuter à l’extérieur de la maison avec le colonel. Bien qu’infesté de moustiques, le jardin est très agréable, le ciel dégagé, la lune est à l’envers par rapport à la France et des lucioles virevoltent. Pour meubler la conversation, on explique à Rana Bahadur qu’à Paris, on n’a pas un ciel aussi clair. « Bien sûr » répond-il, « il y a trop d’hélicoptères et d’avions pour que l’on puisse voir le ciel, chez vous. » On ne corrige rien. Pas besoin d’avoir vu Blade Runner.

Peu après, les trois comparses (le colonel, Shankar Bikram Singh (que nous appelonds Ravi Shankar) et un nouveau venu en casquette) partent picoler de l’alcool homemade dans la maison. Ils insistent pour que l’on les imite, mais nous allons dîner avec la femme de Shankar. Il y a un peu de poisson pour dîner, ça change du pack Acuvue et c’est délicieux. Le poisson a été pêché par Shankar devant nous le matin même, dans le petit bassin qu’il a creusé devant sa maison. Pour respecter la cohérence de notre régime alimentaire fictif face à nos hôtes, je fais semblant de goûter du poisson pour la première fois de ma vie.
Lorsque l’on rejoint les trois compères, seulement une vingtaine de minutes plus tard, ils sont déjà complètement torchés. L’ami en casquette, qui a l’air d’une racaille usée, est le plus atteint : il se met à danser seul dans la pièce au son d’une cassette audio de Kollywood dont la bande n’est pas lue à vitesse très linéaire. Ravi Shankar est pas mal non plus, il radote totalement avec ses trois mots d’anglais, on comprend qu’il nous adore et qu’il est extrêmement flatté de nous recevoir. On est touchés ; malgré son anglais minimaliste, on s’accorde à penser qu’il est moderne, malin, gentil et beau.

Les trois sacoches partent dîner quelques minutes à leur tour puis reviennent raconter de la merde. L’ami en casquette nous propose de la beuh. On nous propose surtout, tout au long de la soirée, de picoler l’alcool maison. C’est la deuxième fois du séjour que je refuse : l’alcool est probablement coupé avec de l’eau polluée. J’invoque à nouveau le fait que je ne bois pratiquement jamais ; mais à chaque fois, le fait de prononcer cette phrase provoque un fou-rire irrépressible chez Benoît et moi, que l’on doit cacher à tout prix.

Ravi Shankar ne tarit pas de déclarations d’amour à notre égard, jusqu’à ce que l’on se pieute dans la chambre américaine, qui s’avère être la chambre du fils de Shankar.