dimanche 20 mai 2007


Je me lève à 6h30, mais Benoît me fait judicieusement remarquer, dans un demi-sommeil, que ça fait autant d’heures de plus à s’emmerder dans la journée. J’acquiesce et me recouche donc immédiatement.

Je me lève à 7h30, RBK et SBS se sont eux levés à 5h30 malgré leur cuite de la veille.

Changement de programme : il est question d’aller voir un tour de télécommunications ricaine sans la forêt, seule attraction du coin, avant de rentrer à Maachchhi. La tour est à une heure trente de marche environ, et deux trajets sont possibles : l’un en contournant la montagne, par la forêt, mais il y aurait des sangsues ; l’autre en montée continue, mais ce serait en plein soleil. En gros, dans les deux cas, on perdra beaucoup de points de vie. On choisit évidemment l’option sans sangsues.

A la place d’une heure et demie, ce sera voyage au bout de l’enfer… D’après le colonel, on a fait 15 à 16 kilomètres de marche dans la journée, et grimpé un dénivelé de 800 mètres.

A l’aller, il a fallu surtout s’arrêter tous les 50 mètres pour checker les sangsues sur nos souliers, parce que finalement, on a aussi eu un tas de sangsues. On en devient paranoïaque. Ca attend sa proie sur le chemin, ça se dresse littéralement au passage de la chaussure de sa victime, ça s’y accroche puis ça cherche à rentrer dans la godasse par n’importe quel petit trou, à croire que c’est malin et doté d’yeux. Il faut les repérer à temps sur le soulier, la dégager rapidement avec une pierre, éventuellement enduire ses chaussures de sel ou d’épices cueillies en chemin sur des arbustes.

C’est aussi le jour qu’a choisi la chiasse pour se pointer. Ma première expérience de trek pourrait donc être considérée comme pénible, du moins comme pourrait l’être le fait de grimper des dénivelés alpins avec des crampes de bide qui font flageoler les jambes, à cloche-pied pour nettoyer sa basket des sangsues. Comme si ce n’était pas suffisant, à l’arrivée en haut de la crête, le temps se gâte nettement, le brouillard recouvre tout et il faut se réfugier dans une ferme insalubre en attendant que la pluie passe. Tout ça pour atteindre finalement le fameux « touristic place », car c’est comme ça que nos amis l’appellent, l’antenne américaine, qui s’avère être une antenne radio minable de quatre mètres de haut, destinée à transmettre des données sismographiques. Pour ne rien arranger à l’hostilité de la balade, on tombe sur des mues de serpent, tandis qu’il a fallu à nos guides qu’ils s’arment de bâtons pour chasser des chiens féroces. Pour s’occuper pendant les longues heures de marche, on énumère avec Benoît les repas que l’on aimerait engloutir – saucisson aux fines herbes, crêpes complètes, Hoegaarden bien fraîche – et l’on évoque la cuite monumentale que l’on va se taper le jour de notre retour à Katmandou.
Sur la crête, le brouillard rend l’ambiance surréaliste. On tombe sur des panneaux solaires vandalisés par des maobadis. De l’autre côté de la montagne, on est conduits comme des inspecteurs de l’ONU sur un chantier de construction d’une route, à 200 mètres d’altitude. Le chantier est à flanc de montagne, en plein brouillard, 120 personnes y travaillent dont une majorité de meufs, peu d’entre eux ont des outils. La plus grande partie des ouvriers déplace la terre à la main, quelques uns ont des pioches pour se débarrasser des grosses pierres. Notre visite les sidère. Pour une raison inconnue, nos « organisateurs » souhaitent que l’on prenne des photos, et l’on s’exécute de bon cœur tellement les ouvriers sont heureux de voir leurs gueules sur l’écran de mon Nikon à 700 euros. Chacun d’entre eux est payé 35 roupies la journée (0,4 euros), et le chantier est prévu pour durer 10 jours pour un kilomètre de route. Avec Benoît, on calcule qu’il leur faudrait donc 5 jours de labeur pour s’offrir cette fameuse Carlsberg à Katmandou.

La fin de la descente est effectivement infestée de sangsues. Benoît confie à Rana Bahadur qu’on traverse le « kingdom of leeches », ce qui fait hurler de rire le colonel pendant une bonne partie de la fin d’après-midi. Comme toujours, on s’arrête de nombreuses fois, dont une heure dans une ferme isolée recordman d’insalubrité, qui pourrait être le décor d’un mauvais téléfilm français sur la misère. Devant la ferme, pendant que nos guides picolent, deux gosses crottés se battent pour un oignon sale trouvé par terre. Le gagnant le croque goulument, comme un crocodile Haribo.

On atteint la maison de Shankar Bikram Singh vers six heures du soir, soit huit heures après notre départ. La « touristic place » était censée être à 1 heure 30 de marche.

Parmi les dernières conversations de la journée, nous évoquons les castes avec le colonel et la femme de Ravi Shankar, une femme âgée mais pleine de caractères, et qui a l’air elle aussi étonnamment moderne et maline. Bien sûr, nos hôtes, en bons communistes progressistes laïcs, sont contre les castes. La femme de Ravi Shankar ajoute : « il n’y a pas de castes. La seule caste, ce sont les noirs et les blancs. » Ce à quoi le colonel répond : « non, la seule caste, ce sont les hommes et les femmes. »