La nuit fut bonne, même si elle eut lieu dans la baraque la plus pourrie de notre séjour. On se lève vers 6 heures, nos hôtes sont actifs depuis 5h15 environ et un drôle d’animal gratte sous le lit. La fumée de feu de bois envahit la chambre depuis 4 heures du matin, rien d’étonnant à ce que les paysans népalais meurent du cancer du poumon à 30 ans.
On nous sert un thé au lit en guise de réveil. On est prêts rapidement, vers 6h30, pour constater comme d’habitude que notre cordée fait déjà de longues pauses inutiles en bas de la maison. A quoi cela sert-il de se lever si tôt pour glander à ce point ? C’est ce qui énerve le plus Benoît, et nous pousse régulièrement à moult réflexions racistes.
Dès le premier arrêt, des NPC de tout le hameau nous rejoignent d’un pas zombiesque. Même si on commence à être habitués, le phénomène prend cette fois une telle proportion que l’on se croirait dans Resident Evil 3. Mollement, les yeux dans le vague, les NPC se dirigent par dizaines vers notre position sur la carte, où que nous soyons placés. Il ne nous manque qu’un shootgun pour scorer.
En passant par un deuxième hameau, le dernier encore accessible par une piste, un vieux me saisit brusquement le bras pour s’enquérir de mon état civil : nom, âge, es-tu marié. Rien de nouveau sauf que cette fois, il m’agrippe si fort que je ne peux m’en débarrasser. C’est là où l’on réalise que l’on pénètre dans la zone de la « remote place of the death » mythique.
Notre pause déjeuner, à 11 heures, dans une ferme reculée en compagnie de six escort-boys (RBK aka colonel, Sidiman aka Thierry Mamère, le fils de l’ex-maire de Thubalesi, le postier maobadi, un autiste qui lit des bouquins d’amélioration de sa personnalité en hindi, ainsi qu’un moustachu fort sympathique qui me porte mon sac à dos) consiste en un repas à base de crêpes épaisses, huileuses et cramées, imbouffables. Bien qu’il y en ait deux par personne, on peine à en finir une seule. Le colonel nous raconte qu’il y a bien des années, des ricains de passage avaient pris les galettes pour des assiettes. 10 ans après, cela fait encore rire la bande. Pendant une demi-heure et les jours suivants, la blague nourrira la majorité de leurs fous-rires et de nos rires forcés.
Le chemin est long. Nous passons un vertigineux petit pont suspendu au-dessus d’une gorge, typique de la campagne népalaise. Je n’ai aucune confiance dans ce genre de construction, d’autant que dans un magazine de propagande maoïste, je suis tombé sur une étrange photo de népalais accrochés à un pont en effondrement au dessus d’une gorge. On marche encore plusieurs heures dans des chemins très escarpés, à peine praticables à pied, sans croiser personne. Les collines et vallées sont plus impressionnantes que lors de nos précédentes excursions : nous sommes légèrement plus au nord.
Vers 13 heures, nous arrivons enfin à Rajwara. Les maisons du village sont très belles, d’architecture presque préhistorique. Benoît commence par interviewer un jeune militant UML (communiste) qui s’est fait enlever pas moins de 31 fois par les maobadis. Benoît obtient la preuve de ce qu’il cherchait : la vallée fut un lieu de passage fréquent de l’armée maoïste, ce qui donne des indications claires sur leurs mouvements historiques. On se sent subitement utiles d’avoir poussé le voyage jusqu’à cette extrême « remote place » : cette petite info était d’une certaine manière le but de notre voyage. Le jeune militant communiste, un dur à cuire, nous raconte un tas d’histoires passionnantes sur la guérilla, très active dans le coin de Rajwara. On apprend surtout qu’il existe un ancien camp d’entraînement de l’armée rouge à proximité du village, mais personne n’arrive à décider à quelle distance du village celui-ci se trouve. Benoît décide d’y aller rapidement, mais je reste, épuisé.
Lors de notre traversée du canton à pied, nous sommes pris à parti par un certain nombre de villageois, des jeunes racailles maoïstes selon nous. L’ambiance est très moyenne. Qui sommes-nous ? Avons-nous les autorisations ? Sommes-nous réellement des étudiants ? Pourquoi faire confiance à notre guide de l’UML ? Plus inquiétant, la petite foule lorgne du côté de nos sacs. On bat en retraite, Benoît en profite pour partir vers le camp avec quatre de nos six compagnons, ainsi que le gars de l’UML.
L’après-midi s’écoule en compagnie du colonel et de Thierry Mamère, jusqu’au retour de Benoît vers 18 heures. L’ambiance est très lourde. Le colonel et Thierry Mamère font constamment le guet, cherchent et changent plusieurs fois d’endroits pour mettre nos sacs à l’abri. La veille, le colonel nous avait raconté l’histoire d’un américain qu’il connaissait bien et, il y a quelques années, était parti seul pour Rajwara. Il s’était fait tuer pour 300 roupies et le colonel avait dû aider les parents à récupérer le corps de leur fils. Ainsi, pendant l’excursion de Benoît, je me mets à psychoter plus que de raison, d’autant que les racailles rôdent et que le colonel a toujours l’air aussi tendu. Il souhaite même rentrer à Thulabesi dès le retour de Benoît.
En attendant, le maire du village congressiste vient tchatcher avec le colonel. Entre eux, l’ambiance est d’abord tendue, mais elle finit par s’améliorer lorsqu’ils se résignent enfin à différencier politique et relations personnelles – une résolution qu’ils m’annoncent tout sourire, comme une grande découverte. Je fais aussi la connaissance d’un technicien de Nepal Telecom chargé d’installer un téléphone satellite pour Rajwara. Il a l’air très malin, mais lui aussi semble très tendu d’être là. Je l’accompagne sur le lieu où il ordonne à deux villageois de creuser les trous pour fixer l’antenne satellite et les panneaux solaires. Il me recommande vivement de rentrer à Thulabesi le soir même.
Benoît revient enfin vers 18h15, éreinté, après une excursion qui, bien qu’elle lui fût utile, se révélât ultra-sportive et dura 4 heures. Je lui annonce immédiatement mon intention de se barrer au plus vite, mais il faut auparavant effectuer une interview mémorable du maire congressiste, entouré de personnalités du village issues de tous les bords politiques. L’interview se transforme vite en exercice funambulesque de langue de bois pour le maire : il lui est visiblement difficile de parler franchement des actions des maobadis dans cette vallée reculée, tout en ménageant les susceptibilités multiples. Mais on en est désormais sûrs : l’endroit fut et est un lieu important de mouvements maoïstes.
Pause comprise, on repart malheureusement à la tombée de la nuit. Thierry Mamère, qui n’ose par fierté avouer qu’il est épuisé, préfère rester dormir à Rajwara. Le chemin très escarpé de l’aller devient, en pleine nuit, une épreuve périlleuse. Heureusement, Benoît possède une petite lampe à LED frontale qui permet que l’on ne tombe pas au fond d’une gorge. Nos six compagnons, que l’on interroge sur la possibilité de présence de tigres la nuit, répondent par un pas très rassurant « sometimes ». Il faut à nouveau se farcir le petit pont suspendu à 30 mètres au-dessus du torrent, probablement moins vertigineux que de jour.
Notre petit groupe se scinde en deux à 30 minutes de Thulabesi, là où l’on fut pris d’assaut par les zombies de RE3 : le fils de l’ex-maire et l’autiste continuent jusqu’à Thulabesi tandis que nous restons dormir et manger dans une minuscule auberge moyenâgeuse. Le hameau comprend une petite dizaine de maisons. En face de l’auberge, habite l’homme qui m’avait broyé le bras à l’aller pour s’enquérir de mon état-civil : c’est le « beau-frère » de l’un de nos comparses. Le broyeur de bras et sa famille s’avèrent en fait extrêmement gentils, même si pointer son nez de blanc dans une minuscule cahute en bois joue pour beaucoup dans la réaction de l’autochtone. Chaque maison du hameau est faiblement éclairée à l’aide d’une simple LED blanche-bleuâtre, ce qui donne à l’endroit un aspect assez étrange, définitivement loin de la rue du faubourg saint honoré.
Notre chambre d’hôtel est en réalité le grenier d’une ferme rustique dans lequel s’engouffre goulûment, comme souvent, la fumée de feu de bois provenant de la cuisine située en dessous. Lorsque nous descendons du grenier pour dîner, les yeux rouges, le colonel et le beau-frère moustachu sont déjà en train de se bourrer la gueule à l’alcool maison. Surprise : le pack Acuvue que l’on nous sert est excellent, ce pourrait être un repas correct en France, si l’on excepte les quelques inévitables morceaux de terre.
On rigole bien lorsque Benoît me raconte qu’à Rajwara ses coéquipiers d’expédition appelaient le camp maoïste une « remote place » - décidément l’expression est relative. Le camp maoïste sera donc la légendaire remote place of the death du voyage, a.k.a. il ya toujours plus remote que ta remote place.
On se couche les yeux piquants, dans la fumée de feu de bois, à cinq sur quatre couches en paille, et éclairés par une LED de 0,1 watt.
Après cette journée difficile et ce repas presque délicieux, on réalise que c’est la meilleure soirée de notre séjour.
On nous sert un thé au lit en guise de réveil. On est prêts rapidement, vers 6h30, pour constater comme d’habitude que notre cordée fait déjà de longues pauses inutiles en bas de la maison. A quoi cela sert-il de se lever si tôt pour glander à ce point ? C’est ce qui énerve le plus Benoît, et nous pousse régulièrement à moult réflexions racistes.
Dès le premier arrêt, des NPC de tout le hameau nous rejoignent d’un pas zombiesque. Même si on commence à être habitués, le phénomène prend cette fois une telle proportion que l’on se croirait dans Resident Evil 3. Mollement, les yeux dans le vague, les NPC se dirigent par dizaines vers notre position sur la carte, où que nous soyons placés. Il ne nous manque qu’un shootgun pour scorer.
En passant par un deuxième hameau, le dernier encore accessible par une piste, un vieux me saisit brusquement le bras pour s’enquérir de mon état civil : nom, âge, es-tu marié. Rien de nouveau sauf que cette fois, il m’agrippe si fort que je ne peux m’en débarrasser. C’est là où l’on réalise que l’on pénètre dans la zone de la « remote place of the death » mythique.
Notre pause déjeuner, à 11 heures, dans une ferme reculée en compagnie de six escort-boys (RBK aka colonel, Sidiman aka Thierry Mamère, le fils de l’ex-maire de Thubalesi, le postier maobadi, un autiste qui lit des bouquins d’amélioration de sa personnalité en hindi, ainsi qu’un moustachu fort sympathique qui me porte mon sac à dos) consiste en un repas à base de crêpes épaisses, huileuses et cramées, imbouffables. Bien qu’il y en ait deux par personne, on peine à en finir une seule. Le colonel nous raconte qu’il y a bien des années, des ricains de passage avaient pris les galettes pour des assiettes. 10 ans après, cela fait encore rire la bande. Pendant une demi-heure et les jours suivants, la blague nourrira la majorité de leurs fous-rires et de nos rires forcés.
Le chemin est long. Nous passons un vertigineux petit pont suspendu au-dessus d’une gorge, typique de la campagne népalaise. Je n’ai aucune confiance dans ce genre de construction, d’autant que dans un magazine de propagande maoïste, je suis tombé sur une étrange photo de népalais accrochés à un pont en effondrement au dessus d’une gorge. On marche encore plusieurs heures dans des chemins très escarpés, à peine praticables à pied, sans croiser personne. Les collines et vallées sont plus impressionnantes que lors de nos précédentes excursions : nous sommes légèrement plus au nord.
Vers 13 heures, nous arrivons enfin à Rajwara. Les maisons du village sont très belles, d’architecture presque préhistorique. Benoît commence par interviewer un jeune militant UML (communiste) qui s’est fait enlever pas moins de 31 fois par les maobadis. Benoît obtient la preuve de ce qu’il cherchait : la vallée fut un lieu de passage fréquent de l’armée maoïste, ce qui donne des indications claires sur leurs mouvements historiques. On se sent subitement utiles d’avoir poussé le voyage jusqu’à cette extrême « remote place » : cette petite info était d’une certaine manière le but de notre voyage. Le jeune militant communiste, un dur à cuire, nous raconte un tas d’histoires passionnantes sur la guérilla, très active dans le coin de Rajwara. On apprend surtout qu’il existe un ancien camp d’entraînement de l’armée rouge à proximité du village, mais personne n’arrive à décider à quelle distance du village celui-ci se trouve. Benoît décide d’y aller rapidement, mais je reste, épuisé.
Lors de notre traversée du canton à pied, nous sommes pris à parti par un certain nombre de villageois, des jeunes racailles maoïstes selon nous. L’ambiance est très moyenne. Qui sommes-nous ? Avons-nous les autorisations ? Sommes-nous réellement des étudiants ? Pourquoi faire confiance à notre guide de l’UML ? Plus inquiétant, la petite foule lorgne du côté de nos sacs. On bat en retraite, Benoît en profite pour partir vers le camp avec quatre de nos six compagnons, ainsi que le gars de l’UML.
L’après-midi s’écoule en compagnie du colonel et de Thierry Mamère, jusqu’au retour de Benoît vers 18 heures. L’ambiance est très lourde. Le colonel et Thierry Mamère font constamment le guet, cherchent et changent plusieurs fois d’endroits pour mettre nos sacs à l’abri. La veille, le colonel nous avait raconté l’histoire d’un américain qu’il connaissait bien et, il y a quelques années, était parti seul pour Rajwara. Il s’était fait tuer pour 300 roupies et le colonel avait dû aider les parents à récupérer le corps de leur fils. Ainsi, pendant l’excursion de Benoît, je me mets à psychoter plus que de raison, d’autant que les racailles rôdent et que le colonel a toujours l’air aussi tendu. Il souhaite même rentrer à Thulabesi dès le retour de Benoît.
En attendant, le maire du village congressiste vient tchatcher avec le colonel. Entre eux, l’ambiance est d’abord tendue, mais elle finit par s’améliorer lorsqu’ils se résignent enfin à différencier politique et relations personnelles – une résolution qu’ils m’annoncent tout sourire, comme une grande découverte. Je fais aussi la connaissance d’un technicien de Nepal Telecom chargé d’installer un téléphone satellite pour Rajwara. Il a l’air très malin, mais lui aussi semble très tendu d’être là. Je l’accompagne sur le lieu où il ordonne à deux villageois de creuser les trous pour fixer l’antenne satellite et les panneaux solaires. Il me recommande vivement de rentrer à Thulabesi le soir même.
Benoît revient enfin vers 18h15, éreinté, après une excursion qui, bien qu’elle lui fût utile, se révélât ultra-sportive et dura 4 heures. Je lui annonce immédiatement mon intention de se barrer au plus vite, mais il faut auparavant effectuer une interview mémorable du maire congressiste, entouré de personnalités du village issues de tous les bords politiques. L’interview se transforme vite en exercice funambulesque de langue de bois pour le maire : il lui est visiblement difficile de parler franchement des actions des maobadis dans cette vallée reculée, tout en ménageant les susceptibilités multiples. Mais on en est désormais sûrs : l’endroit fut et est un lieu important de mouvements maoïstes.
Pause comprise, on repart malheureusement à la tombée de la nuit. Thierry Mamère, qui n’ose par fierté avouer qu’il est épuisé, préfère rester dormir à Rajwara. Le chemin très escarpé de l’aller devient, en pleine nuit, une épreuve périlleuse. Heureusement, Benoît possède une petite lampe à LED frontale qui permet que l’on ne tombe pas au fond d’une gorge. Nos six compagnons, que l’on interroge sur la possibilité de présence de tigres la nuit, répondent par un pas très rassurant « sometimes ». Il faut à nouveau se farcir le petit pont suspendu à 30 mètres au-dessus du torrent, probablement moins vertigineux que de jour.
Notre petit groupe se scinde en deux à 30 minutes de Thulabesi, là où l’on fut pris d’assaut par les zombies de RE3 : le fils de l’ex-maire et l’autiste continuent jusqu’à Thulabesi tandis que nous restons dormir et manger dans une minuscule auberge moyenâgeuse. Le hameau comprend une petite dizaine de maisons. En face de l’auberge, habite l’homme qui m’avait broyé le bras à l’aller pour s’enquérir de mon état-civil : c’est le « beau-frère » de l’un de nos comparses. Le broyeur de bras et sa famille s’avèrent en fait extrêmement gentils, même si pointer son nez de blanc dans une minuscule cahute en bois joue pour beaucoup dans la réaction de l’autochtone. Chaque maison du hameau est faiblement éclairée à l’aide d’une simple LED blanche-bleuâtre, ce qui donne à l’endroit un aspect assez étrange, définitivement loin de la rue du faubourg saint honoré.
Notre chambre d’hôtel est en réalité le grenier d’une ferme rustique dans lequel s’engouffre goulûment, comme souvent, la fumée de feu de bois provenant de la cuisine située en dessous. Lorsque nous descendons du grenier pour dîner, les yeux rouges, le colonel et le beau-frère moustachu sont déjà en train de se bourrer la gueule à l’alcool maison. Surprise : le pack Acuvue que l’on nous sert est excellent, ce pourrait être un repas correct en France, si l’on excepte les quelques inévitables morceaux de terre.
On rigole bien lorsque Benoît me raconte qu’à Rajwara ses coéquipiers d’expédition appelaient le camp maoïste une « remote place » - décidément l’expression est relative. Le camp maoïste sera donc la légendaire remote place of the death du voyage, a.k.a. il ya toujours plus remote que ta remote place.
On se couche les yeux piquants, dans la fumée de feu de bois, à cinq sur quatre couches en paille, et éclairés par une LED de 0,1 watt.
Après cette journée difficile et ce repas presque délicieux, on réalise que c’est la meilleure soirée de notre séjour.
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